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L'histoire des Zitelle : comment les jeunes filles vénitiennes à risque de prostitution devenaient des femmes de la noblesse

Venise, 3 août 2021 – Donnant sur le canal qui sépare l'île de la Giudecca de Venise, un bâtiment en particulier regarde directement vers Punta della Dogana. Connu par le terme par lequel on appelait ses hôtes, cet édifice était utilisé pour fournir assistance aux jeunes femmes vénitiennes indigentes, et donc à risque de prostitution. Nous sommes en train de parler de l'institut des "Zitelle", l'une des structures hospitalières de la Venise du seizième siècle, comprenant l'église de Santa Maria della Presentazione. La Casa delle Zitelle (terme vénitien désignant les jeunes filles) a été fondée avec la noble intention de donner une seconde chance aux pauvres et belles femmes vénitiennes qui, en raison de leur charme et de leurs ressources financières limitées, risquaient d'être victimes de la prostitution. Les zitelle qui vivaient dans le complexe de la Giudecca, construit en 1561 sur l'ordre du patriarche Giovanni Trevisan, étaient très jeunes, pauvres, belles et aspiraient à devenir des femmes nobles, but ultime qu’elles atteignaient à la fin de leur séjour dans cet établissement éducatif.

Contrairement au complexe des Penitenti de San Giobbe, qui faisait office de centre de réhabilitation pour les femmes de tous âges ayant déjà tombé dans le péché de la prostitution, pour entrer dans le complexe des Zitelle il suffisait d'être belle, pauvre et âgée de 12 à 18 ans. Ce qui faisait la différence entre les deux structures était aussi le niveau de vie au sein du complexe : dans la structure de l’île de la Giudecca il était élevé, car ici on forgeait des femmes nobles prêtes à devenir les épouses d'hommes importants ; par contre, il était plus bas dans la structure de San Giobbe, qui donnait une seconde chance aux prostituées repenties.

Agata Brusegan, conservatrice de l'IPAV (Istituzioni pubbliche di assistenza veneziane - Institutions d'assistance publique vénitiennes), commente : "Il fallait être belle pour entrer dans le complexe des Zitelle, les "laides" ne pouvaient pas entrer. Les filles étaient sélectionnées selon un statut par les gouverneurs après avoir été recommandées par les curés, qui identifiaient celles qui étaient à risque de prostitution et les sauvaient en offrant un avenir meilleur ".

Fondée en 1561 et d'une grande pompe au dix-septième siècle, le complexe des Zitelle offrait un parcours psychologique et éducatif aux très jeunes femmes vénitiennes, qui en sortaient à l'image de leurs nobles gouvernantes. Notamment, entre les premières il y a Adriana Contarini, qui a donné toute sa fortune en dot à ces jeunes femmes. Du plus bas échelon de la société, on pouvait donc s'élever, en devenant une femme avec de bonnes manières et avec la connaissance des métiers d'une parfaite femme de la noblesse prête pour le mariage, comme par exemple la dentellerie.

"C’était un endroit qui réunissait les jeunes femmes, belles et instruites", poursuit Brusegan, "c'était donc un pensionnat d'où sortaient de demoiselles qui, en revanche, étaient très mal nées".

Vivre dans cette institution impliquait l'isolement des filles, qui en 1583 a atteint le nombre de 200.en effet, elles n'étaient pas autorisées à avoir des contacts avec le monde extérieur : les seules exceptions étaient ou une excursion en bateau vers les îles vénitiennes un jour par an, ou si elles étaient sélectionnées comme potentielles épouses par des hommes importants. "Cet isolement provoquait chaque année plusieurs cas d'hystérie ou de névrose", raconte Agata Brusegan, "et la rivalité entre les jeunes filles était très forte, car elles étaient toutes adolescentes, toutes belles et toutes à la recherche du mariage parfait".

Aucune des hôtes du complexe des Zitelle n'y restait à vie, car il s'agissait d'une transition entre l’adolescence problématique et l’âge adulte vécue non plus par des jeunes femmes pauvres risquant de se prostituer, mais par des femmes nobles instruites, respectables et toujours belles.

Aujourd'hui, le complexe des Zitelle à la Giudecca est considéré comme l’un des cinq trésors cachés de Venise, avec l'Oratorio dei Crociferi, l'église des Penitenti, l’Ospedaletto et la Scala Contarini del Bovolo.

Voici l’interview vidéo avec Agata Brusegan, conservatrice de l'IPAV : https://we.tl/t-rECLYLZlQb.

Scala Contarini del Bovolo, un trésor caché

Venise, 19 juillet 2021 - Pour la voir, il faut la chercher. Et quand vous l'avez trouvé, votre expression est toujours celle de l'étonnement. Enchâssé entre des calli étroits, la Scala del Bovolo (terme vénitien pour escargot) est l'un des monuments les plus appréciés de Venise, car sa vue vous coupe le souffle. Peut-être que la cause soit le contraste chromatique entre le rouge des briques et le blanc de la Pietra d'Istria, ou les six étages de loggias superposées qui semblent caresser le ciel ; peut-être qui soient les quatre-vingts marches qui ne fatiguent pas le pas vers le haut, ou peut-être qui soit le fait que la terrasse, du haut de ses 28 mètres, offre un spectacle incomparable à chaque changement de lumière. Le Palazzo Contarini del Bovolo est l'un des cinq trésors cachés appartenant à l'Ire, d'où est née la Fondazione Venezia Servizi alla Persona, qui en assure la gestion opérationnelle. Un trésor qui fait partie de l'histoire de la République de Venise et qui plonge ses racines dans la ville, qui célèbre cette année le 1600ème anniversaire de sa fondation.

"Le Palazzo Contarini del Bovolo a été construit dans le quatorzième siècle", explique Edoardo Rizzi, de la Fondazione Venezia Servizi alla Persona, " à l'origine, il appartenait à la famille Morosini et devait être une casa fontego, c'est-à-dire une maison pour stocker des marchandises et donc également pratique avec le canal de l'autre côté du palais".

C'est Pietro Contarini, vers la fin du quinzième siècle, qui a fortement voulu cet escalier gracieux. Pietro était un descendant de la puissante famille Contarini, de la branche de San Paternian (dont le surnom provenait de l'église qui se trouvait dans Campo Manin), qui au quatorzième siècle avait aussi donné à la Sérénissime République un doge : Andrea Contarini.

"Pietro Contarini voulait absolument l'escalier, pour avoir quelque chose d'unique dans la ville", explique Rizzi, "la République interdisait la magnificence aux familles nobles vénitiennes afin de maintenir le statu quo au niveau politique, mais la famille Contarini a réussi à construire cet escalier, inspiré à la fois de la Renaissance et de la période byzantine. Le Belvédère a été construit non seulement pour la vue mais aussi comme symbole du pouvoir de la famille Contarini. Il s'agissait en effet du quartier le plus central et le plus recherché de Venise : à égale distance de la place Saint-Marc, le centre politique et culturel de la ville, mais aussi du Rialto, le centre économique par excellence".

L'histoire de ce palais s'étend sur cinq siècles d'histoire vénitienne et de nombreuses curiosités y sont associées. Par exemple, l'arrière du bâtiment était richement décoré du sol au plafond : ç’était inhabituel pour les palais de l'époque, dont la magnificence était évidemment affichée sur la façade principale. Néanmoins, la façade principale du Palazzo Contarini donne sur le Rio di San Luca, et donc l'arrière est la plus importante car elle donne sur Saint-Marc. De cette décoration, qui a été sacrifiée pour la construction de l'escalier, il reste quelques petites traces sur les murs. Et puis il y a le Belvédère en forme de coupole, la terrasse qui surplombe la ville avec un panorama extraordinaire : c'est d'ici que l'astronome allemand Tempel, menant ses observations avec un télescope au sommet de la tour, a découvert la comète C/1859 et la nébuleuse Mérope des Pléiades.

LINK INTERVIEW

https://we.tl/t-wb2zxdrjAs

Laguna InVita, apprendre à connaître et respecter la lagune de Venise à travers les aquarelles de Claudio Trevisan

Venise, 1 juillet 2021 - Connaître la lagune et la respecter pour sauvegarder sa survie. Vous avez jusqu'au 31 octobre pour visiter "Laguna InVita – conoscerla, rispettarla, tutelarla. Viverla", une exposition artistico-divulgative des espèces de poissons locaux qui fait partie du programme officiel des célébrations du 1600ème anniversaire de Venise. Organisée par l'Associazione Culturale Venezia InVita en collaboration avec le Comando Regionale della Guardia di Finanza, l'exposition se déroule dans Palazzo Corner Mocenigo (Campo San Polo 2128/A), l'une des résidences aristocratiques les plus monumentales de la Venise de la Renaissance, qui pas seulement a récemment été ajouté aux itinéraires muséaux de la Vénétie, mais est aussi siège du Comando Regionale della Guardia di Finanza. L’espace expositif comprend une sélection d'une soixantaine d'aquarelles, de 30x42 cm, du célèbre artiste vénitien Claudio Trevisan : il s’agit donc des illustrations des poissons et mollusques de la lagune, avec ses légendes et ses noms en italien, scientifiques et dialectaux. C’est évidemment un élément de représentation artistique important, mais aussi un moyen de diffusion de la faune marine locale et de l'écosystème qui l'accueille, en comprenant qu’une connaissance approfondie soit importante pour la protection de la biodiversité marine et indirectement, puisque nous les mangeons, pour la santé de la communauté. Les tableaux de Trevisan représentent 76 espèces différentes qui vivent dans la lagune de Venise et le nord de l'Adriatique. On peut en trouver dans les zones rocheuses de la bocca di porto et dans les tegnue près du Lido de Venise et de Pellestrina. Une grande partie d'entre eux sont comestibles et se trouvent facilement dans les poissonneries, tandis que d'autres espèces ne peuvent être vues que par les plongeurs.

Né à Venise et diplômé en architecture, Trevisan a recommencé à peindre en 2010, se consacrant à l'étude de différentes techniques et découvrant l'aquarelle comme celle qui lui convient le mieux. Il enseigne les techniques d'aquarelle au Centro Civico Manin de Mestre depuis de nombreuses années.

L'exposition sera accompagnée d'une présentation des activités du Corpo visant à protéger l'écosystème de la lagune.

L'accès au bâtiment est gratuit sur présentation d'une pièce d'identité et selon le nombre et les modalités précisés dans le décret anti-Covid actuel.

Plus d’information dans le site www.lagunainvita.it.

Le jour de Saint Marc et la Fête du Bòcolo : un bouton de rose pour les femmes aimée

Venise, 23 avril 2021 - Le 25 avril vénitien n’est pas seulement le jour dédié à Saint Marc, il est aussi connu comme le jour de la Festa del bòcolo. À vrai dire, une ancienne coutume vénitienne, transmise jusqu'à nos jours, veut que le jour de la célébration de la mort et du martyre du saint patron de la ville, les hommes offrent un bouton de rose rouge (bòcolo en vénitien) à leur bien-aimée.

Dans la culture populaire, il existe une relation très forte entre la figure du saint, de la femme et de cette fleur. En effet, on croit qu'à Alexandrie des roses ont fleuri du sang de l'évangéliste mort martyr ; mais cette même fleur est liée à la représentation de la figure féminine qui, dans la Venise du seizième siècle, était très souvent représentée comme une mariée (novizza en vénitien) avec une rose à la main.

Néanmoins, il y a deux légendes auxquelles on attribue l'origine de ce cadeau, qui continue à faire partie des coutumes vénitiennes contemporaines.

La légende de l'amour entre Vulcana et Tancredi

La première légende populaire dont dériverait la coutume d’offrir une rose le jour de Saint Marc raconte de l’amour malheureux entre Maria Partecipazio, fille du noble vénitien Orso et surnommée Vulcana à cause de ses yeux noirs ardents, et un troubadour nommé Tancredi.

Afin de surmonter la différence de caste entre les deux amants, qui était d’obstacle à leur mariage, Vulcana convainc Tancredi à partir pour la guerre que l'empereur Charlemagne était en train de mener contre les Maures d'Espagne. Le jeune homme accepte de partir, et en peu de temps il se distingue par sa valeur à tel point que la renommée de ses entreprises arrive jusqu'à Venise ; c’est dans cette façon qu’il devient digne de se marier avec la fille du noble.

Malheureusement, un jour Tancredi est mortellement blessé au combat et, tombant sur un rosier, il le teint avec son sang. En fin de vie, le jeune homme cueille un bouton de rose et supplie son compagnon Orlando, le paladin de Charlemagne (mentionné dans le poème épique de la Chanson de Roland et dans de nombreuses autres œuvres littéraires), de la livrer à sa bien-aimée Vulcana à Venise comme déclaration de son amour éternel.

Orlando, fidèle à la promesse faite à son ami mourant, se met en route vers Venise, y arrivant à la veille du jour de Saint Marc. Lorsqu'il rencontre Vulcana, il lui donne le cadeau d'amour de Tancredi, la laissant pétrifiée de chagrin. Le lendemain matin, le 25 avril, les servantes trouvent Vulcana sur son lit, morte et avec le bouton taché du sang de son amant sur le cœur.

La nouvelle se répande immédiatement dans la ville et, en souvenir de la malheureuse Vulcana et de son tragique épilogue, les hommes de Venise commencent à offrir chaque année, dans le jour de Saint Marc, un bouton de rose rouge à leur bien-aimée en signe d'amour.

La légende de Basilio et des roses de la concorde

Moins connue c’est une autre légende, cette fois liée au vol du corps de l'évangéliste d'Alexandrie en Égypte à Venise. Comment raconte l’histoire, les reliques du saint ont été transportées sur un bateau, cachées dans un panier contenant des fruits et du porc, animal considéré impur pour les musulmans. Le méfait a été accompli par deux marchands vénitiens, Rustico da Torcello et Bono ou Tribuno di Malamocco, qui sont arrivés à Venise avec le corps du saint le 31 janvier 828.

Selon la tradition populaire, les deux hommes ont été toutefois aidés par un serviteur nommé Basilio, qui a astucieusement contribué au vol du corps de Saint Marc, en obtenant en récompense la possibilité d'emporter avec lui le rosier qui poussait près de la tombe de l'évangéliste à Alexandrie.

De retour dans sa maison de la Giudecca, Basilio plante immédiatement les roses dans son jardin, où elles continuent à fleurir pendant de nombreuses années, même après sa mort. Quand la propriété est héritée par les fils de Basilio, ils décident de laisser la roseraie à l'endroit où elle se trouvait pour marquer la limite de leur résidence ; mais les roses continuent à fleurir aussi longtemps que de bonnes relations entre les membres de la famille de Basilio sont gardées.

Lorsque ces relations commencent à se détériorer (on dit qu'il y a eu même un meurtre dans la famille), la plante cesse de fleurir mais continue à se pousser.

Cependant, le 25 avril d'une année non précisée, la jeune fille de la famille des descendants de Basilio, en se trouvant dans le jardin, s’aperçoit qu'un jeune homme de la famille rivale est en train de la regarder avec intérêt de l'autre côté de la roseraie. Cette rencontre des regards débouche ensuite dans une histoire d'amour entre les deux, et le rosier volé dès la tombe de l'évangéliste revient s'épanouir dans le jardin de Basilio, produisant d'innombrables boutons rouges. En guise de démonstration d'amour, le jeune homme cueille le bouton le plus beau, l'embrasse et le lance à la jeune fille, ramenant ainsi la paix dans la famille.

Depuis ce moment, les Vénitiens offrent toujours un bouton de rose à leurs proches le 25 avril.

L'histoire de la Fête de San Rocco, une tradition liturgique vénitienne de 1577 à nos jours

Venise, 14 août 2021 – Cela de San Rocco est l'une des plus importantes festivités qui encore se déroulent dans la ville de Venise. Le 16 août de chaque année le saint est fêté avec une procession qui part du Campo dei Frari, passe pour l'église de San Rocco et l'école homonyme, et termine avec une messe solennelle dans la Sala Capitolare de la Scuola Grande di San Rocco.

Outre la messe pontificale célébrée à 10h30 par le Patriarche Francesco Moraglia dans la Scuola Grande dédiée au Saint, le programme des célébrations de la Fête de San Rocco 2021 prévoit la remise du Prix San Rocco 2021. De plus, de 13h00 à 18h00 (dernière entrée à 17h30), il sera possible de visiter la Scuola Grande moyennant un don de 1€. Comme d’habitude, à 20h30 il y aura le concert par I Virtuosi Veneti au Campo San Rocco, avec des musiques de Vivaldi, Torelli et Tartini. Piergiuseppe Doldi sera à la trompette et Enzo Carolli à la flûte, sous la direction artistique d'Alessio Benedettelli.

Les origines de la Fête de San Rocco à Venise

Les origines de cette fête et le lien entre le saint et Venise remontent au seizième siècle, plus précisément à l'époque de la terrible épidémie de peste qui a frappé la ville entre 1575 et 1577, en causant environ 50 000 morts. En effet, pour la sauver de la maladie, les Vénitiens ont invoqué la grâce de San Rocco, dont les restes reposaient dans l'église qui lui était dédiée depuis 1490. En 1577 la peste a été battue, et sa défaite a été en partie attribuée au saint : pour célébrer son intervention, le 16 août de chaque année depuis 1577, on fête San Rocco. La date a été choisie par le Sénat de la Sérénissime République, qui a également déclaré le 16 août jour férié.

Représenté aussi dans le tableau de Canaletto "Visita del Doge alla Chiesa di S. Rocco" (Visite du Doge à l'église de San Rocco), qui est conservé à la National Gallery de Londres, le 16 août de chaque année, après la messe, le doge se rendait à l'église de San Rocco pour visiter les trésors - les plus importants après ceux de Saint Marc – qui étaient conservés dans une salle de la Scuola Grande, une structure fondée en 1478 par une confrérie laïque et décorée d'œuvres du Tintoret, de Giorgione et de Tiepolo. L’arrivée du doge était toujours sur un bateau doré, et il était accompagné de la Sérénissime Signoria, des membres du Sénat et des ambassadeurs accueillis par la Scuola Grande di San Rocco. La Sainte Messe était toujours célébrée par l'aumônier de la confrérie, et elle était suivie par une procession de l'église de San Rocco à la Scuola Grande qui permettait aux fidèles d'admirer les trésors conservés au sein de l'institut et de vénérer les reliques du Saint, conservées dans la Scuola Grande elle-même (c’est la seule école à avoir le privilège de détenir les restes du saint auquel elle est dédiée).

En outre, un baldaquin majestueux, appelé en vénitien el tendòn del Doge, était installé dans le Campo San Rocco pour relier l'église des Frari à cela de San Rocco et à la Scuola Grande, ayant la double fonction de protéger la procession du soleil d'août et de donner un effet scénique à la célébration. Aujourd'hui, cette tradition est maintenue avec la réalisation d’un baldaquin juste devant l'entrée de la Scuola Grande di San Rocco, le lieu de célébration pour les Vénitiens.

L'histoire de San Rocco

San Rocco est le deuxième saint patron de la ville après Saint Marc. Né dans une famille aisée de Montpellier, il a décidé de quitter sa vie aisée à l'âge de 20 ans, après la mort de ses parents, pour se consacrer entièrement à la foi. Il a donc rejoint le tiers ordre franciscain et est parti en pèlerinage à Rome, considéré comme le symbole de la religion chrétienne ; plus tard, il a commencé à s'occuper des malades quand il était dans les alentours de Acquapendente, une ville près de Viterbo qui était touchée par la peste. Son dévouement à aider les victimes de la peste l’a ensuite conduit en Émilie-Romagne, où l'épidémie était la plus grave : ici San Rocco invoquait Dieu pour qu'il guérisse les malades et, pour les guérir, il dessinait une croix sur leur poitrine, la même croix que, sous forme de tache de vin, était imprimée sur son cœur depuis sa naissance. Le voyage de San Rocco comme guérisseur a poursuivi jusqu’à la ville de Plaisance, où, après avoir découvert qu'il avait contracté la maladie, il s’est retiré dans une clairière. Après avoir miraculeusement guéri de la peste, il a continué à assister et à soigner les pestiférés pendant longtemps : c’était cette dévotion qui lui a valu d'être reconnu plus tard comme le saint patron des malades. Il est mort dans les prisons de Voghera le 16 août vers la fin du quatorzième siècle, après être condamné à cinq ans de prison pour des événements politiques. Peu avant sa mort, San Rocco a laissé un écrit près de son corps, où l'on peut lire : "Celui qui m'invoque contre la peste sera libéré de ce fléau".

Scuola Grande di San Marco: l'"État dans l'État" qui faisait concurrence au Palais des Doges

Venise, 22 juillet 2021 - Un plafond décoré qui rivalise avec le Palais des Doges, un Christ qui garde le lieu depuis des siècles et en tournant à 180 degrés autour de lui on peut assister à sa mort, une incomparable collection de livres et d'instruments médicaux qui racontent l'histoire de la médecine dans le monde. Cela, et bien plus encore, vous attend dans le Musée de la Scuola Grande di San Marco de Venise, qui raconte l’histoire et les anecdotes d'une Venise qui, avec ses 1600 ans, regarde fière non seulement son passé mais aussi son avenir. Le musée est situé dans certains des espaces qui ont été transformés en hôpital civil il y a un siècle. De la Scuola dei Battuti à la Scuola Grande di San Marco, en passant par la chute de la Sérénissime, les fusions, la transformation en hôpital militaire et civil : nombreux sont les événements que le splendide bâtiment préserve depuis des siècles. Mario Po', directeur du musée, nous en parle.

Dans ce lieu, le protagoniste est Saint Marc, mais qu’est qu’il représente pour les Vénitiens ?

"Pour comprendre qui est Saint Marc, il faut regarder le tableau de Domenico Tintoretto montrant l'arrivée de son corps à Venise le 31 janvier 828. Dans ce tableau, le Saint est reçu en grande pompe par le Doge, c'est-à-dire le représentant du pouvoir politique. En realité, c’est Saint Marc le chef de l'État, et donc à son arrivée il est accueilli par le doge, qui est seulement son représentant. Il s'agit d'une affirmation très forte mais qui permet de comprendre pourquoi la figure du Saint a pénétré si profondément dans l'ADN vénitien et est si présente, si reconnue, si référentielle. Saint Marc est le saint patron de Venise, mais nous ne devons pas oublier que Venise en avait déjà un : Todaro, un saint d’origine orientale, byzantine. Saint Marc n'est pas un ajout, c'est une figure qui combine un profil religieux et une protection divine : sa présence témoigne vigoureusement le rôle que la République voulait assumer en Méditerranée".

Qu’y a-t-il dans la sala Capitolare ?

"Cette salle a été construite comme Salle du Chapitre Générale de la Congrégation de la Scuola Grande di San Marco. Le Chapitre Générale est ce que nous appellerions aujourd'hui une assemblée de six cents hommes, des confrères, qui se réunissaient ici et représentaient leur volonté auprès des instances supérieures : la Zonta et le Guardian Grande. Avec son propre faste et magnificence, cette salle veut communiquer quelque chose d'important à l'État, à la République, au Gouvernement. Le plafond doré, qui a été sans aucun doute un énorme investissement économique, devait dire : "Nous sommes en concurrence avec la splendeur du Palais des Doges, avec les appartements privés des Doges, parce que nous sommes un "État dans l'État". Ici, on exerçait une fonction d'intérêt public, même si elle était administrée par une entité privée comme la Scuola Grande di San Marco. Ça c'était le but et l'utilité de l’endroit. Ayant Napoléon violemment réprimé l'organisation, cet environnement est devenu le site d'un service hospitalier. Notamment, pendant des raids austro-hongrois de la Première Guerre mondiale, le 14 août 1917 une bombe a été larguée à côté du bâtiment, qui a causé son écroulement partiel, des morts et des blessés. Immédiatement après, on a décidé que ce lieu ne pouvait plus être utilisé comme hôpital et on a mis la bibliothèque à sa place, pour finalement devenir ce qu'elle est aujourd'hui : le Musée d'histoire de la médecine de la Scuola Grande di San Marco".

En quoi consiste le Musée de la médecine ?

"Nous possédons un recueil d'histoire de la médecine très rare et précieux, composé d'environ 20 000 volumes qui racontent l'évolution de l'histoire de la médecine telle que nous la concevons en Occident, d'Hippocrate aux Lumières, en passant par les Arabes, les Byzantins et nos médecins vénitiens, incluant Niccolò Massa et Giovanni Della Croce. En second lieu, nous avons une collection d’instruments médico-chirurgicaux qui très souvent ont été commissionnés par des structures des soins vénitiens à des ateliers vénitiens : ces instruments montrent comment les gens étaient soignés entre le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, à travers les premières seringues, les instruments chirurgicaux avant l'anesthésie, les instruments médicaux avant les antibiotiques et les corticoïdes. Ensuite, nous avons peut-être l'une des archives les plus importantes d'Europe, c’est-à-dire les archives de la santé, dont le document le plus ancien remonte à 1094 : il s'agit d'archives qui racontent l'histoire des institutions de santé vénitiennes. Mais nous avons aussi la pharmacie napoléonienne de l'hôpital, qui a commencé comme une bibliothèque ouverte au public et qui est encore intacte aujourd'hui en termes de mobilier et de vases et leur contenu ; en outre, il y a un important musée d'anatomie pathologique, qui a commencé en 1874 avec les premières expositions, que nous conservons encore, et qui est devenu un musée de paléopathologie. Puis, l'église de San Lazzaro dei Mendicanti avec de nombreuses œuvres d'art et la présence des putte da coro. Finalement, il y a la partie dominicaine, que nous gardons avec jalousie, car à l'intérieur se trouve peut-être l'un des lieux les plus importants pour la préservation de la culture occidentale : la bibliothèque de San Domenico, le lieu dont le cardinal Bessarione, patriarche de Constantinople, avait décidé qu'il devait contenir les trésors après la chute de la capitale de l’empire byzantin".

Une statue de Christ en bois domine la salle.

"C’est un Christ qui, au cours des siècles, a été le gardien de ces lieux, et il est le Christ de la Congrégation. Comme en témoigne une photo de la période des bombardements, malgré les peintures étaient enlevées, le crucifix est resté sur l'autel. Si on le regarde de plus près, la main droite est encore marquée par cet événement. La statue a été conçue pour être regardée d'en bas à 180 degrés : si on observe, on peut noter qu’au début les yeux de Jésus sont ouverts, et puis qu'ils se ferment progressivement ; à la fin de ce tour, le Christ est mort, la tête reposant sur la droite".

Les Scuole Grandi ont été fondamentals pour le développement de Venise. Pourquoi la Scuola di San Marco, qui était à l'origine la Scuola dei Battuti, a-t-elle été créé ?

"Il y a deux raisons à l'origine de ces institutions : la première est qu’avec le mouvement des flagellants en 1260, qui a touché de nombreuses villes italiennes et aussi Venise, on a redécouvert les souffrances de Jésus et, avec l'exercice de l'auto-flagellation, l'école des Battuti est née. Mais il y a une autre raison : à Constantinople, les vénitiens ont tout observé et, en occupant le palais impérial, ils se sont aperçus que, pendant des siècles, une partie des biens impériaux a été donnée à une institution charitable pour exercer la charité. Les écoles de la lagune avaient leur propre originalité, différente de celles du continent, car elles étaient autonomes par rapport à l'État et à l'Église et étaient responsables de ce qu'on appelait caritas, c’est-à-dire le soin des besogneux. C'est une chose très importante car c'est le fondement de la subsidiarité, qui a donc été inventée à Venise en raison de son influence byzantine.

Et donc, une autre chose dont Venise était "moderne".

"Venise a exercé un leadership aussi en matière de médecine, ou de bien-être comme dirions-nous aujourd'hui, car elle disposait d'un ministère de la santé. Quels autres États européens avaient pensé à s'occuper de la santé de leurs citoyens à travers un organisme public ? Venise l'a fait. Sa contribution dans le domaine clinique est également originale. Certaines solutions dont nous pensons qu'ont une autre origine proviennent en fait de Venise. Par exemple, dans le domaine de l'anatomie, Venise a compris qu'elle pouvait faire beaucoup, même en faisant appel à des antagonistes de l'extérieur : Vesalio, originaire des Flandres, opérait à Venise avec d'autres médecins vénitiens comme l'anatomiste Niccolò Massa ou Giovanni della Croce, un chirurgien très important. Mais l'implantologie orale et osseuse est également née à Venise grâce aux études et à l'intuition d'un grand stomatologue, Umberto Saraval, un médecin juif persécuté qui a passé un an caché dans un placard et a rédigé un manuel de stomatologie qui fait encore aujourd'hui référence". 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'eau potable à Venise, des tipiques vere da pozzo à l'aqueduc moderne

Venise, 20 juillet 2021 - L'eau potable est essentielle dans la vie quotidienne. Aujourd'hui, le simple geste d’ouvrir le robinet est suffisant pour avoir de l'eau à la maison. Ce geste est soutenu par un processus complexe de pompes et systèmes modernes qui mènent l'eau qui vient des puits et de l’épurateur de Ca' Solaro dans les maisons de Venise et de ses îles. C’est un geste qui n'est pas si évident pour une ville qui, paradoxalement, vit au-dessus de l'eau mais n'a pas d'eau potable.

Depuis la fondation de la ville - qui, selon la tradition, trouve ses racines en 421 et fête donc son 1600ème anniversaire cette année - les habitants de Venise ont toujours dû se préoccuper de trouver de l'eau. Au début, ils récupéraient l'eau de pluie, puis ils ont inventé la vera da pozzo (terme qui indique la balustrade de protection fermée autour d’un puits), qu’on peut encore voir aujourd'hui dans le typique campo de Venise. Sous la balustrade se trouvait une citerne isolée avec de l'argile où l'eau de pluie, recueillie par les bouches d'égout, était filtrée, épurée et stockée (bien que les paramètres de cette eau épurée soient similaires à ceux de nos eaux usées). Ces puits étaient de véritables citernes publiques, remplies non seulement par la pluie mais aussi par les membres de la corporation Acquaroli, et gardées par eux-mêmes pour éviter des vols. Précisément parce qu'il n'y avait pas de sources d'approvisionnement, l'eau potable était considérée comme un bien très important à Venise et sa gestion était confiée à quatre Magistrature (autorités judiciaires), assimilables aux ministères d’aujourd’hui.

À la moitié du quinzième siècle, les autorités ont décidé que la seule source d'approvisionnement d’eau potable était le fleuve Brenta, qui a donc été tenu sous contrôle, creusé et même détourné. Au début du dix-septième siècle, on a construit le canal Seriola, d'où l'eau potable était prélevée et amenée à Venise à bord de grands bateaux, les burchi. Les puits, alimentés par la pluie et l'eau du Seriola, sont restés le seul système d'approvisionnement d’eau pendant des siècles, malgré les nombreux projets présentés au fil des ans. Cette situation a perduré jusqu'au début du dix-neuvième siècle, quand, avec l'arrivée des Français, on commençait à discuter sur la manière d'approvisionner Venise, en prenant en considération aussi l’augmente rapide du nombre des habitants : seulement en 1857 on en avait plus de 120 000, et ils vivaient dans des conditions sanitaires très précaires. L'état des puits (et donc de l'eau qu'ils contenaient) n'était pas bon et c'est aussi pour cette raison que de nombreuses épidémies de choléra ont éclaté ces années-là.

On avait donc besoin d’une solution drastique et radicale : la construction d'un aqueduc sous contrôle public. En 1874, après 300 ans de discussions et des dizaines de projets, le conseil municipal a décidé de construire un aqueduc qui prenait l'eau des fleuves Brenta et Seriola et l'amenait à Venise par des tuyaux posés au fond de la lagune. Les travaux ont été confiés d'abord à une entreprise anglaise, puis à une société française, la Société Générale des Eaux, qui a repris le contrat. Le soir du 23 juin 1884, après quatre ans de travaux, l'aqueduc est inauguré : la place Saint-Marc est éclairée et une fontaine d'où jaillit l'eau de l'aqueduc est installée bas du clocher. Cependant, la municipalité a obligé le fournisseur à trouver une source alternative au canal Seriola, qui n’était plus sain en raison de travaux hydrauliques. Après quelques semaines, plusieurs sources d'eau très pure ont été trouvées dans la zone de Sant'Ambrogio, dans la ville de Trebaseleghe (Pd). Et ceux-là sont les mêmes nappes qui alimentent encore aujourd'hui les robinets de Venise.

Au début, l'aqueduc alimentait les puits, les fontaines publiques et très peu d'utilisateurs privés, car les coûts du service étaient insoutenables pour la plupart des citoyens, qui donc continuaient à puiser de l'eau dans les nombreuses fontaines de Venise et dans les puits. Toutefois, en peu de temps, l’utilisation était étendue et, pour la fin du dix-neuvième siècle, les îles de Murano, Giudecca et Lido étaient également reliées. L’année 1923 est celui du changement : la Compagnia Generale delle Acque est chargée par la ville de Venise de gérer l'aqueduc pour 50 ans. Grâce à d'importants investissements et travaux, qui ont donné au service intégré de l'eau la forme et la structure que nous connaissons aujourd'hui, l'aqueduc a été poussé vers la modernisation et la croissance exponentielle du nombre d'usagers raccordés. En 1973, à l'expiration de la concession, le service est revenu à la municipalité qui, quatre ans plus tard, a créé Aspiv, une société entièrement publique qui deviendra ensuite Vesta (dès 2007 est appelée Veritas).

24 juillet: naissance et mort de Benedetto Marcello, le compositeur dont le Conservatoire porte le no

Venise, 23 juillet 2021 - Loggias, fresques, peintures, stucs, cours, salles monumentales et la plus haute terrasse de Venise, d'où on a une vue incomparable sur la ville. Être un étudiant au Conservatorio Benedetto Marcello est un véritable privilège, tant pour la qualité de l'enseignement que pour le patrimoine artistique et historique dans lequel les étudiants sont immergés. Une des institutions les plus célèbres au monde, le Conservatoire est aimée par les italiens mais aussi par les étrangers, et trouve ses racines dans l'un des plus beaux palais de Venise, le Palazzo Pisani à Campo Santo Stefano, où tout ce qu’on regarde est d’une beauté infinie.

Demain, nous célébrons un anniversaire important : celui de la naissance et de la mort du compositeur Benedetto Marcello, né le 24 juillet 1686 et mort le même jour à l'âge de 53 ans.  Pour marquer cet anniversaire, une série de six événements musicaux intitulée Il Marcello suona débutera demain au Conservatoire.  

Benedetto était un descendant de la famille aristocratique des Marcello, il avait fait des études d'avocat et, à partir de 1707, il avait également rejoint le Maggior Consiglio della Serenissima (l'organe politique le plus important de la République de Venise). 

"Sans aucun doute, Benedetto Marcello était un compositeur très important pour son époque, même s’il avait fait des études de droit – explique le directeur du Conservatoire, le professeur Roberto Gottipavero – il a été magistrat et a occupé des postes dans la République de Venise, mais sa passion pour la musique, et surtout une rivalité avec son frère Alessandro, l’ont convaincu à investir toute son énergie dans l'étude de la musique. Il est célèbre pour les 50 psaumes qu'il a mis en musique pour voix et basse continue : il s’agit d’une œuvre très importante qui a été étudiée par tous les musiciens qui l'ont suivi et qui ont valorisé son travail de composition. C'est la raison pour laquelle, au dix-neuvième siècle, il était tenu en si haute estime par Verdi et Rossini, mais aussi par Antonio Buzzolla, chef de chœur de la basilique Saint-Marc, qui a été l'un des promoteurs de l'école Società e Scuola Musicale Benedetto Marcello (Société et École de Musique Benedetto Marcello). Il semble que le nom de Benedetto Marcello puisse être attribué précisément à une poussée de sa part".

L'histoire du Liceo, devenu ensuite Liceo Musicale Pareggiato (Institut de la musique reconnu par l’État) et finalement Regio Conservatorio (Conservatoire Royale), remonte à la fin du dix-neuvième siècle : une école dont Venise, qui cette année célèbre le 1600ème anniversaire de sa fondation, sentait fortement le besoin, car d'autres villes importantes comme Milan, Naples et Bologne avaient déjà créé leurs lycées de musique. Il a fallu des années de discussion et de recherche de financement pour fonder le premier lycée en 1867, qui en 1940 est ensuite devenu, sous la direction de Gian Francesco Malipiero, le Regio Conservatorio que nous connaissons. Aujourd'hui, le Conservatoire s’est établi comme une importante institution d'enseignement supérieur artistique, musical et de danse et délivre des diplômes académiques de premier et de second degré équivalents à des licences universitaires, ainsi que des mastères, des cours propédeutiques et des cours de base, avec une moyenne d'environ 400 étudiants par an et 86 professeurs.

"Le premier siège, de 1867 à 1880, se trouvait physiquement dans Palazzo Da Ponte, auquel on accède depuis Campo San Maurizio - rappelle le directeur - puis de septembre 1880 à 1897 le lycée était déplacé dans les salles du Teatro la Fenice, car il y avait besoin d'espace. Enfin, toujours pour répondre à la demande d'un espace plus important et adéquat, Palazzo Pisani a été considéré idéal pour le Conservatoire, surtout parce qu’il disposait d'une grande salle de concert. Palazzo Pisani est le plus grand palais de Venise, juste après le Palais des Doges en termes de taille : un palais d'environ 200 salles, dont la plupart sont utilisées comme salles de classe et bureaux, et qui possède la plus haute terrasse de Venise, d'où on peut profiter d'un panorama sur toute la ville. Également, c'est un palais qui offre aux étudiants une atmosphère particulière, entre peintures et stucs, où on peut respirer un air unique. Beaucoup de gens, y compris des étrangers, disent que le Conservatoire Benedetto Marcello est la plus belle école du monde, et là je ne peux qu'être d'accord".

Mais le conservatoire possède également une bibliothèque de plus de 50 000 volumes, ainsi qu'un musée exposant de curieux souvenirs, comme par exemple le pupitre, la baguette et le béret de Wagner.

"Depuis sa fondation, le Conservatoire a eu une bibliothèque pour les professeurs et les étudiants, mais aussi pour des personnes extérieures – explique le responsable de la bibliothèque, le professeur Paolo Da Col – Les collections du Conservatoire de Venise comprennent plusieurs legs et collections anciennes assez importantes ; ceux-ci peuvent être considérés une sorte de fresque, de synthèse de la vie musicale de la Venise du dix-huitième siècle, une période très importante dans la scène italienne. Par exemple, nous avons le fonds Giustinian ou Giustiniani de la famille Giustinian sur le Zattere, le fonds Torrefranca et le fonds du musée Correr". On y trouve des estampes, des airs d'opéra, des partitions de théâtre et quelques perles rares comme des manuscrits autographes de Franz Liszt, Benedetto Marcello et le seul manuscrit autographe de Vivaldi conservé à Venise.

"Après l'acqua Granda de novembre 2019, nombreux bénévoles, étudiants, enseignants et étrangers ont aidé à sauver ces livres de l'eau, en accélérant le processus de livraison aux lieux où ils ont ensuite été restaurés - conclut Da Col - Je dois dire que cet aide il y aura aussi plus tard, grâce à la Bibliothèque Marciana et les restaurateurs de la Bibliothèque nationale de Florence qui nous ont aidés à sauver des manuscrits et des imprimés qui sont tous lisibles et aujourd'hui la restauration de certaines pièces rares et plus détériorées est en cours. En outre, il existe également un accord avec Ca' Foscari pour la restauration numérique de certains d'entre eux, et nous comptons donc sauver tout ce patrimoine qui est si précieux". 

À San Giobbe le lieu où, au dix-huitième siècle, les prostituées repenties de Venise trouvaient un nouvel avenir.

Venise, 27 juillet 2021 - Le pio luogo delle penitenti (lieu pieux des pénitentes), situé dans le quartier de Cannaregio, dans la zone de San Giobbe, est un lieu qui a accueilli, protégé et donné la possibilité aux jeunes prostituées repenties de Venise d'entreprendre un parcours de rédemption afin de se réinsérer dans la société en tant que travailleuses ou éventuelles épouses. Elles avaient entre 12 et 40 ans, n'avaient pas d'enfants et voulaient à tout prix trouver leur place dans le monde après s'être consacrées à un métier, la prostitution, pour sortir d'une situation de grande pauvreté qui les caractérisait. Afin de leur donner une nouvelle chance, en dix-huitième siècle un institut a été créé à Venise pour apporter un soutien psychologique et matériel à ces femmes à la dérive qui, pour survivre, avaient choisi de se consacrer à une activité non conforme aux canons de la figure féminine de l'époque, pour laquelle il n'y avait que trois avenirs possibles : être une épouse, une religieuse ou une femme de ménage.

La prostitution est un phénomène auquel Venise a dû faire face dès le quatorzième siècle, en essayant de créer des lieux pour surmonter ce problème. Ce n'était toutefois qu'au seizième siècle que ces lieux ont commencé à prendre forme grâce à la participation de certains nobles qui ont créé des associations pour fonder ce qu’on appelle des ospizi ou ospedaletti, destinés à accueillir ces prostituées victimes d'un état de misère totale. Mais en ne suffisant plus les hôpitaux, au début du dix-huitième siècle il a fallu fonder un nouveau type d'institution, différent des maisons de secours et des converses déjà existantes, car  les premières étaient inaccessibles en raison de leur coût et les secondes étaient réservées aux femmes prêtes à se convertir à la vie monastique.

“Lorsque le problème des prostituées à Venise est réapparu, au début du dix-huitième siècle -  explique Laura De Rossi, conseillère et historienne de l'art à l'IPAV - les curés ont été ceux qui ont réussi à contrôler ce problème socio-sanitaire avec une structure de réinsertion libre de l'exclusivité religieuse et économique. Après une requête au patriarche Giovanni Badoer, ce dernier a pris en charge le dossier et est à l'origine de la fondation de l'institution des Penitenti”.

C'est ainsi que quelques citoyens volontaires ont rassemblé le premier groupe de prostituées repenties qui, après une période initiale à Corte Borella à Campo Santa Marina, ont été transférées à San Giobbe, dans un endroit périphérique qui permettait de leur isoler. Une fois entrées dans l'institution des Penitenti, ces jeunes femmes ne pouvaient plus avoir de contact avec le monde extérieur pendant une année entière.

La partie organisationnelle du Pio Istituto delle Penitenti est confiée à un organe de gouvernement composé par un citoyen, un noble et un religieux qui ensuite assumait la fonction de gouverneur nommé à vie. Le premier gouverneur nommé à vie a été l'abbé Paolo Contarini, dont la plaque se trouve encore dans l'église de Santa Maria delle Penitenti, un bâtiment qui fait toujours partie de l'institut, considéré comme l'un des cinq trésors cachés de Venise avec l'Oratorio dei Crociferi, l’église des Zitelle, le Complesso dell'Ospedaletto et la Scala Contarini del Bovolo.

L'organisation de la vie des prostituées dans l'institut des Penitenti

Pour entrer dans l’Istituto delle Penitenti, l'ex-prostituée devait être recommandée par son curé, qui devait déclarer le véritable remords de la femme et s'assurer qu'elle n'était ni malade de syphilis ni enceinte. Dès qu'elle mettait pied dans l'institution, elle était isolée de ses compagnes pendant un an et devait entreprendre un voyage spirituel sans contact avec les autres, en étant uniquement prise en charge par une prieure. Ensuite, la jeune femme était réintroduite dans la communauté avec des travaux domestiques comme par exemple la couture ou la dentellerie, et pouvait aussi, dans certains cas, espérer en un mariage.

“La première prieure qui suivit les pénitentes de Venise – poursuit Laura De Rossi – a été Elisabetta Rossi, une vieille fille qui appartenait à une des familles nobles de Burano. Avec son frère Francesco Rossi, un religieux très lié au patriarche Badoer, elle a fondé la première école de dentelle de Venise, introduisant cet artisanat dans l'institut des pénitentes ; c’était la naissance d’un des métiers pour lesquels Venise, et en particulier Burano, est encore connue dans le monde entier”.

La structure de l’institut des Penitenti, que nous trouvons encore aujourd'hui à San Giobbe, a été construite en 1730. Il s'agissait d'une structure bien organisée, née de la nécessité d'accueillir de plus en plus des personnes. L'idée était de créer une petite citadelle indépendante avec une infirmerie, une cuisine, des toilettes : une sorte de microcosme indépendant qui évitait tout contact avec le monde extérieur. Giorgio Massari, un architecte bien connu dans la ville et bien relié aux ordres religieux locaux, est appelé à concevoir ce bâtiment, en décidant de reprendre le module de l'institut Zitelle de Palladio avec une église encastrée dans les ailes latérales du bâtiment. L'église a été achevée en 1744-1745 et consacrée une vingtaine d'années plus tard, quand les gouverneurs se sont aperçus qu'ils ne pourraient pas terminer la façade par manque d'argent. Jacopo Marieschi a été appelé à peindre le plafond avec la Madone en gloire avec San Lorenzo Giustiniani, la Sainte Trinité et, quelques années plus tard, le retable avec San Lorenzo Giustiniani et d'autres saints dont les événements biographiques étaient liés aux objectifs de l'institut et devaient donner le bon exemple.

L'ancien institut des Penitenti est désormais une maison de retraite et l'église, fermée au public, a été partie d'une installation artistique pour un événement parallèle à la Biennale d'art 2019.

Ospedale dei Derelitti : le bien-être et la réinsertion sociale à l'époque de la Sérénissime République de Venise

Venise, 29 juillet 2021 - Pour voir un escalier elliptique qui semble défier les lois de la gravité, il faut aller là-bas, à l'Ospedale dei Derelitti, connu par les Vénitiens plus simplement sous le nom d'Ospedaletto. Il s'agit d'un vaste ensemble comprenant aussi l'église en Barbaria de le Tole, où se trouvait jusqu'à il y a une dizaine d'années une maison de retraite, en continuité avec le modèle d'assistance aux besogneux que la Sérénissime Républiquepoursuivait. Cette année, Venise fête son 1600ème anniversaire. Pendant toute cette période, la ville a été un modèle d'organisation moderne et efficace, y compris dans son aide aux pauvres, aux indigents, aux orphelins et aux veuves, par la création des Ospedaletti ou hôpitaux. 

“[L’Ospedaletto] a été construit entre 1527 et 1528 pour accueillir les mendiants, les malades et les orphelins – explique Agata Brusegan, conservatrice du patrimoine artistique du Fondazione Venezia Servizi alla Persona, la fondation qui gère les cinq sites monumentaux appartenant à l'Ire (notamment le Scala Contarini del Bovolo, le Penitenti, le Zitelle et l'Oratorio dei Crociferi) - nous avons hérité tout ce que nous pouvons définir comme le bien-être, c'est-à-dire le système de politique sociale de la Sérénissime qui était fondamental pour assurer une bonne vie à toute la population qui vivait sur l’île”.

Commandée par le doge Pietro Orseolo I et localisé au pied du clocher de Saint-Marc, la première institution remonte à 975-978. Au seizième siècle, on comptait jusqu'à quatre hôpitaux à Venise : l'Ospedale dei Derelitti, l'Incurabili, le Pietà et le Mendicanti. Il s'agissait d'institutions qui non seulement offraient un abri aux gens, mais ils enseignaient aussi un métier et exaltaient des talents, comme celui de la musique avec les putte da coro, dont les performances étaient admirées par le monde entier. Les hôpitaux – poursuit Brusegan, “agissaient comme des directeurs d'une compagnie théâtrale” car l'activité musicale était un prospère commerce. 

Les putte da coro étaient différentes des putte de comun, lesquelles avaient d'autres tâches dans l'institution, comme pour exemple la dentellerie ou l’enseignement. “Tout le monde devait faire un travail – poursuit-elle – les filles étaient payées avec la tasca, c'est-à-dire une quantité minimale de travail qui devait être faite pendant la journée et qui, à la fin, servait pour la dot. L'avenir de ces filles était de se marier, de devenir religieuses ou de rester dans l'institution”. Et c'est ici, dans la tribune du chœur de l'église, qu'un jeune Giambattista Tiepolo a tombé amoureux de la putta da coro Cecilia Guardi, sœur des peintres Gianantonio et Francesco Guardi, qui est devenue plus tard son épouse.

“A l'époque médiévale, ceux qui faisaient la charité le faisaient pour se sauver eux-mêmes. Cela a changé au début du seizième siècle avec la réforme catholique : la charité n'était plus pour soi-même, mais pour un monde meilleur qui mettait l'accent sur les jeunes, les orphelins et les jeunes déshérités. Coïncidant avec une laïcité contextuelle, une sorte d’Illuminisme ante litteram – explique la conservatrice – ces hôpitaux étaient fondés et gérés par des citoyens privés, de nobles bienfaiteurs, et ceux qui y trouvaient refuge étaient infiniment plus chanceux que ceux qui devaient vivre de privations. Les hommes ne faisaient pas de l'activité musicale : ils sortaient avec un travail, ils étaient payés pour leur apprentissage et avaient un lien direct avec l'Arsenal. Il y avait également une salle d’urgence pour les fiévreux et une des premières salles anatomiques de Venise. Ces hôpitaux étaient des citadelles où on pouvait trouver un peu de tout : des malades, des jeunes, des putte da coro, des dentellières. Cette diversité a disparu avec les réformes napoléoniennes, lorsque les soins de santé ont été séparés du travail social, une division qui subsiste encore aujourd'hui”.

Mais l’ensemble vaut également la peine d'être visité pour l'escalier elliptique de l'architecte Giuseppe Sardi, la cour de Baldassarre Longhena et le seul salon de musique restant à Venise. “C'est le dernier construit et le seul qui reste à Venise : avec une acoustique parfaite, il a été adapté en 1776 grâce à un financement participatif auquel ont participé aussi des chanteuses célèbres qui avaient séjourné dans l’Ospedaletto – conclut Brusegan – Il a été utilisé comme salle de répétition, comme salle pour les concerts de chambre mais aussi comme lieu d'affaires, comme salon pour les relations extérieures. Ce salon a duré très peu de temps, car en dix ans il a été abandonné après la chute de la République et l'hôpital a changé de destination”.

 

 

 

Canaletto rencontre Guardi : deux artistes peignent la même vue du Molo vers la Basilique Santa Maria della Salute 

Venise, 4 août 2021 - Canaletto rencontre Guardi, et le résultat est une vue comparative qui s'étend du "Molo" de Saint-Marc à la Basilique della Salute. Vendredi 6 août, à la Galleria Giorgio Franchetti de Ca' d'Oro, aura lieu le vernissage "Canaletto incontra Guardi". Vedute veneziane a confronto : il Molo verso la Basilica della Salute", un hommage à la ville de Venise à l'occasion des célébrations de sa fondation : 421-2021.

L'exposition, dont l'"invité" exceptionnel est la vue de Canaletto représentant "Il Molo verso ovest con la Zecca e la colonna di San Teodoro" provenant de la Pinacoteca Civica du Castello Sforzesco de Milan, sera ouverte jusqu'au 24 octobre. C’est le résultat d'un échange temporaire entre les deux musées à l'occasion de l'exposition milanaise simultanée consacrée à la sculpture de la Renaissance italienne (“Il Corpo e l’Anima da Donatello a Michelangelo. Scultura italiana del Rinascimento”, Castello Sforzesco 21 juillet - 24 octobre).

L'exposition temporaire de la toile de Canaletto à côté du même sujet de Francesco Guardi (appartenant à la collection Franchetti), offre la possibilité de juxtaposer deux extraordinaires vues vénitiennes, parmi les plus appréciées par les touristes aristocratiques du Grand Tour, en comparant directement deux "images fixes" (et deux concepts picturaux différents de portraits urbains) de deux protagonistes absolus de la peinture de paysage lagunaire du dix-huitième siècle. D'une côté, la version lumineuse de Canaletto, avec sa large portée scénographique et une impeccable cohérence de la perspective, attribuable à la maturité du peintre et datable d’avant 1742 ; d'autre côté, la vibrante interprétation lyrique offerte par Francesco Guardi dans une phase avancée de son œuvre, alors très éloignée, dans son indétermination fantastique, de la claire rigueur qui avait scellé, dans une image ensoleillée, “comme gravée dans le cristal” (A. Mariuz), la Venise de Canaletto telle que perçue par les voyageurs et les collectionneurs de l’époque. La perspective immortalisée par les deux artistes représente des bâtiments, incarnant l'histoire de Venise elle-même, qui accompagnent les spectateurs vers la découverte des éléments de changement et de continuation urbaine, dans un voyage temporel qui se mélange bien avec le 1600ème anniversaire de la fondation légendaire de la ville.

Dans les deux cas, le regard se concentre d'abord sur la colonne de San Teodoro (rappelant les origines de la ville et le culte du saint byzantin) et s'élargit ensuite vers les bâtiments qui font face au Molo (terme qui indique le quai devant le Palais des Doges) : depuis le coin sud de la Libreria Sansoviniana, dont les statues élancées couronnant la corniche complètent le plan monumental, jusqu'aux façades de l'Hôtel des Monnaies, devant lequel se tenait l'ancien marché aux poissons et aux volailles. Il y a ensuite l'austère bloc des Granai di Terranova, qui abritait les entrepôts pour le stockage des céréales (détruits au dix-neuvième siècle pour faire place aux Jardins royaux) et, au bout des “fondamenta“, le petit bâtiment du Fonteghetto della Farina, qui est devenu au dix-huitième siècle le siège de l'Académie des Peintres. Au-delà de l'entrée du Grand Canal, se dresse Punta della Dogana, avec les coupoles majestueuses de la Basilique della Salute de Baldassarre Longhena, un imposant ex-voto construit pour sauver la ville de la peste de 1630. Plus loin, mi-caché par le voilier dans le tableau de Canaletto mais plus visible dans la toile de Guardi, l'autre important édifice de culte lié à la terrible maladie, le Redentore.

Le rivage et l'eau grouillent de la vie quotidienne de la Sérénissime racontée par les deux artistes : des bateaux qui accostent et déchargent des marchandises aux tentes de marché plein du mobilier, jusqu'à la représentation d'une humanité hétérogène, occupée ou oisive. Des dames élégantes se promènent sur la fondamenta dans le tableau de Guardi - des figures frétillantes, esquissées avec de minces coups de pinceau et des touches de couleur rapides - tandis que Canaletto offre des "natures mortes" en plein air plus étudiées, comme celle des paniers et des tonneaux avec une chaise vide sur la rive ou le groupe de droite avec le monsieur de dos et les trois hommes habillés à l’orientale, également repris par Bernardo Bellotto dans un de ses tableaux.

La lumière et le ciel sont les protagonistes des deux tableaux : dans la toile de Canaletto il y a une Venise chaleureuse et enveloppante, propice à l'image d'une charmante naturalité si cher à son goût rationaliste de dérivation des Lumières ; par contre, dans la réinterprétation de Guardi il y a une transfiguration sentimentale aux tonalités presque préromantiques, où l'accentuation des valeurs atmosphériques et la lumière changeante des nuages qui traversent le ciel à toute vitesse projettent des volutes irisées sur chaque détail de la représentation.

En envisageant d’élargir le parcours du Musée au territoire, on a aussi prévu à organiser des visites guidées et des itinéraires qui partiront de la Galerie et de l'exposition pour se rejoindre ensuite avec les lieux représentés sur les toiles du dix-huitième siècle, dans une comparaison à travers laquelle seulement une ville comme Venise, avec sa lumière et ses jeux d'eau, peut rendre une réalité encore plus évocatrice que celle peinte.